58 – Les cimetières dans le paysage

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La place du cimetière dans le paysage a évolué selon les époques, les croyances et les préoccupations. A l’époque gallo-romaine, le dortoir des défunts est en dehors du monde des vivants – à Grand à l’extérieur de la voie circulaire du pomerium. Le christianisme, qui annonce la résurrection des morts avec le Christ, préfère les serrer autour des églises, en terre bénite, comme le spécifiera le concile de Toul en 971. C’est le cas à Avranville comme à Morionvilliers ou à Houéville. A partir du milieu du 18ème siècle, on s’inquiète des problèmes d’hygiène et de santé publique, que viennent exacerber les épidémies de choléra du 19ème siècle. On déplace alors les cimetières à nouveau à l’écart des habitations. Midrevaux, Autigny-la-Tour, Dolaincourt et d’autres en témoignent.

Les villes et les villages s’étendent. Les cimetières sont rattrapés par de nouvelles constructions. Mal pensées – ou plutôt non pensées -, ces évolutions mettent dans le même champ de vision des monuments en pierre de taille soignés et des constructions industrielles nécessaires. Nécessaires, mais pas nécessairement là. Juste là.

22 – Un paysage contaminé

Sandrine et Jérémy sont aux anges : ils viennent de signer.  L’aubaine qu’ils guettaient depuis un bout de temps : un terrain pas cher, une vue du tonnerre, pas d’autres voisins que les chevaux dans le pré à côté (ça promet, Sarah était déjà scotchée à la clôture la première fois qu’ils y sont allés !). L’isolement, le calme, la nature à portée de main,  pas si loin de Nancy, si un jour Jérémy est muté.

Les amoureux de la campagne qui, dans les années 70, ont été les premiers à construire sur le flanc des coteaux de la Garonne, venus chercher l’isolement et la vue sur la vallée, n’imaginaient pas  qu’ils se retrouveraient vite entourés d’autres maisons, dans un paysage confisqué qui n’avait plus rien à voir avec ce qui leur avait fait choisir ce lieu.

Allez, on parie ? Sandrine et Jérémy, eux non plus, ne garderont pas longtemps leur vue « du tonnerre », leur pré aux chevaux, leur isolement. La mécanique est enclenchée : vous appréciez un site de rêve ; parce que vous l’appréciez, vous y « plantez » votre maison ; mais en « plantant » votre maison, …. vous changez le site, avec plus ou moins de bonheur.  Et en plus, vous donnez des idées ; à Jérôme et Coralie, qui cherchent à construire ; à Bernard, qui aimerait vendre son pré aussi bien que l’a fait René. La machine est lancée.

21 – Un paysage confisqué

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En l’espace de 40 ans, « mon » paysage de douceur, cette frange entre vallée de la Garonne et plateaux du Tarnais, je l’ai vu, au gré de mes visites, perdre sa richesse, sa qualité.  Partout, ou presque, des  constructions, toutes clonées, et dans la vallée, des champs de maïs  uniformes,  et  maintenant, les immenses trous des gravières et leurs tas de graviers.

Plus de constructions…  donc moins  de végétation. Moins de végétation, donc moins de chants d’oiseaux. Moins de stridulations de criquets dans l’herbe sèche. Moins de parfums. Moins d’agitation du vent dans les feuilles. Moins d’ombres légères, fragmentées et mouvantes…. Plus de bruits de voix, de radios sur les terrasses,  de ronflements de moteurs, de crissements de pneus sur les graviers, d’échappements qui pétaradent.

Il y a pire, Véronique. T’es prisonnier, malgré toi, dans ton carré de gazon : les clôtures se succèdent, sur des kilomètres,  d’autant plus loin que ton carré – et celui du voisin, et celui du voisin du voisin, et du voisin du voisin du voisin… – est plus grand.  Où veux-tu emmener les gamins pique-niquer ? Où veux-tu aller te promener et oublier un moment les soucis ? Où veux-tu chercher un peu de solitude ? Aller voir les étoiles ? L’espace est devenu inaccessible.  Du paysage, bien public, il ne reste que la façade sur rue. Le reste a été confisqué.

20 – Un paysage boulotté

Pas sympa de revenir chez les cousins tous les dix ans seulement ! Et de faire alors « le point » sur la transformation d’un paysage qui fut, pour moi, paysage de cocagne. Pas sympa, mais instructif : l’urbanisation ne passe pas inaperçue…

Il y avait la « capitale », Toulouse, puis, au nord, une campagne, et un peu plus au nord encore, à une trentaine de kilomètres, dans cette riante campagne, « nos » villages, ceux des arrière-grands-parents et grands-parents. Maintenant, la ville pousse jusqu’aux trois quarts du chemin, bientôt rejointe au nord par le nouveau Pompignan : l’ancienne nationale n’échappe que sur quelques kilomètres à une succession d’habitations et de déserts cailloutés, bitumés et grillagés où s’alignent des voitures, des tracteurs et des piscines qui attendent le client.

Les pentes du coteau, qui constituaient la vénérable bordure de la vallée de la Garonne, n’ont pas connu un meilleur sort : elles sont dévorées par un semis de villas « méditerranéennes ». Vous les connaissez : ce sont les mêmes que celles  des banlieues de la Côte d’Azur, à 400 km de là, ou celles qui, à mi-chemin, dans l’Hérault, avalent les terres de Lunel : plantées dans un même carré de terrain, même volume, mêmes enduits, mêmes tuiles rondes, même portique. Or, tout comme le bâti n’est pas agencé de la même manière à Trampot, à Rebeuville ou à Autreville, qu’on n’y trouve pas les mêmes portes de granges, entrées de caves ou ouvertures éclairant les combles, de même les constructions de la Haute-Garonne avaient autrefois leur particularité, selon leur fonction et selon leur terroir.… Que diriez-vous si on produisait le même vin (qui plus est, une piquette…) de Beaune à Saint-Emilion ?